Il fait froid, -15 celcius sur cet écran de téléphone, c’est noir, le soleil se couche tôt durant cette partie de l’année sur l’hémisphère nord. Il est 16 heures 48 minutes, la nuit commence si l’on décide d’analyser l’éclairage naturel. La journée de travail vient de se terminer, reconnaissant d’avoir un bureau à la maison, me permettant de fermer la porte et d’avoir un espace consacré à cette passion, un vaisseau en temps de crise. J’ai pris soin de mettre sur la mémoire de mon téléphone quelques compositions de mes producteurs favoris, j’enfile mes espadrilles, et c’est parti pour ce que l’on appellera, la drole d’addiction.

C’est l’hiver, il fait un froid de canard, il serait plus facile de rentrer à la maison, d’ouvrir DoorDash et Netflix, mais il y a cette énergie qui me gruge de l’intérieur, comme si, j’avais besoin, ou que je m’inventais le besoin. Je ne suis même pas au stade d’avoir des gadgets incitatifs à la course, j’ai une vieille paire d’espadrilles, un hoodie en coton, et un semblant de combinaisons pour le bas du corps. La seule chose qui compte, c’est les écouteurs et la musique qui me massera les tympans au courant de cette sortie. Une dernière grande respiration avant l’envol, quand le souffle devient visible de par la condensation, je ne m’ai pas donné de limite, ni de but, ce soir j’ouvre la machine en longueur, ce sera l’endurance des kilomètres qui s’enfilent. La seule règle que je m’impose: impossible d’arrêter, il n’est pas permis de marcher.

Les synthétiseurs de Jacques Greene m’indique le début, lentement mais surement! Ce n’est pas une course, lentement puis rapidement ou l’inverse, on trouvera le tout en cours de route. Le froid devient tranquillement agréable, les muscles s’activent, le battement cardiaque s’intensifie, comme une crise de panique sur laquelle j’ai le plus grand contrôle, si c’est trop intense, je ralentie, si j’ai envie de plus, je pousse plus. Je suis confronté à une seule chose, ce désir de faire travailler le cerveau et le corps, dans une symphonie qu’aucune drogue ne peut permettre.

Le premier kilomètre est toujours le plus difficile, celui de faire contact, une danse lassive entre le désir et la réalité, comme on pourrait le faire en désirant quelqu’un dans une soirée dansante. J’ai tendance à ne pas nuancé et directement mettre de l’avant ce que je veux, dans la course j’y vais d’un pas moins intense, j’apprends à connaitre, j’explore, j’analyse, j’écoute, pour ensuite mieux pousser.

Lentement, le froid devient tiède, je sens que l’énergie y est, ce sera une bonne ce soir! Je maintiens le même niveau, pas question de brûler ce positivisme en clanchant quelques 100 mètres dans les premiers kilomètres pour ensuite devoir marcher pour mieux repartir. C’est un mind-game, ce n’est pas le corp qui demande une pause, mais le cerveau, qui tente de nous jouer un vilain tour. Ma trame sonore me ramène à l’ordre, je suis encore sur les synthétiseurs de Jacques Greene, sans percussion, cela donne le ton. C’est la phase d’hypnose, le bout chiant, de turn-off l’idée d’arrêter. La bonne nouvelle c’est qu’au 2ème kilomètre, ce sentiment se dissoue pour se transformer en douleur, en battement cardiaque rapide et constant. Soudainement il ne fait plus froid, et je commence à suer.

Une fois les trois premiers kilomètres effectués, c’est là que la magie opère, comme si, tout d’un coup, le corp indiquait au cerveau que tout était beau! Comme si tout un coup, le cerveau comprenait que la douleur allait être parti prenante du moment, et que la dopamine allait agir comme un pansement sur cette tendance malicieuse qu’est d’écouter la douleur des premiers kilomètres. Soudainement, on devient un peu gelé, je n’ai pas vraiment exploré la drogue au courant de ma vie, mais c’est un espèce de buzz, difficile à décrire, comme si tout d’un coup, une seule chose comptait, le cerveau débranché, mode pilote automatique. Certe, le corps travail, si rendu là, il n’y avait pas un minimum d’effort à mettre pour tomber dans cette zone, j’augmenterait la vitesse, un peu!

Il ne fait plus tiède, il ne fait plus froid, il ne fait pas chaud non-plus. La trame sonore de course quitte lentement les synthétiseurs abstraits pour donner un semblant de cadence. C’est le nouvel album de Leon Vynehall qui prend le devant. Les gens dans la rue me regarde parce que je les fixe, je croise un rasta fumant le joint… L’odeur du cannabis titille mes narines, odeurs que je trouve fortement agréable dure quelques secondes, les pas s’enchainent aussi rapidement que les kilomètres à venir. C’est parti, je ne suis plus en danse lassive, mais en parfait contrôle avec le désir, celui d’ouvrir la machine lentement mais surement. Les préliminaires sont passés, il fait chaud, très chaud, c’est le désir qui l’emporte. Il serait facile à ce stade de provoquer un semblant d’orgasme, mais vaut mieux le travailler, longuement et surement, pour ensuite mieux le savourer. Je croise un McDo, et soudainement, l’odeur de friture me donne envie de simplement la quitter, au lieu de louanger. Ça y est, je tombe dans une sorte de trance, dans laquelle chaque mouvement améliore cette stimulation cervicale et physique, je ne sais plus qui prend le dessus, le corps qui commence à avoir mal, ou le cerveau qui me gèle de dopamine. Une chose certaine, c’est que la musique de Leon Vynehall tombe lentement vers celle de Floating Points.

Il fait froid, je ne le sens pas, mais je le vois. Je tente tant bien que mal d’éviter les flaques d’eau, j’esquive les passants sur le trottoir, mais il est déjà trop tard, j’ai les pieds mouillés, chaque enjambé me le rappelle, on les séchera plus tard.

J’ai mal au genoux, mal aux jambes, mais je ne pense plus à marcher, le cerveau prend le dessus. Comme si, tout d’un coup, la douleur devenait meilleure amie, plutôt qu’être une raison de quitter. Ma respiration s’accélère, mon nez à froid, les notes de Floating Points continue de me perforer les tympans, juste assez longtemps pour quitter cette question de marcher. Je ne regarde pas mon téléphone, j’ai déjà pré-mixé la trame-sonore. Les rues s’enchainent du nord au sud, tout comme je sens la machine se huiler. Je ne pense plus à rien, je n’ai plus envie de rien, je n’ai aucun questionnement, je n’ai même plus assez d’énergie pour penser.

Je me raconte des histoires, imagine des formes géométriques, explore des algorithmes, me laisse bercer par le son de la trame sonore. Il neige, à plein ciel, avec un vent du sud, qui donne place à un début de tempête, pour une fois que je peux vivre la tempête comme spectacteur, pour une fois que la tempête n’est pas dans ma tête. Puis je cours, et sens la sueur prendre le dessus, les première goutes tombe du front vers mon nez, pour atteindre ma langue. À ce stade, je suis en trance, je n’arrive pas à penser à rien d’autre, que ce sentiment de poursuivre, foncer, poursuivre cet état d’esprit. Une seule chose me ramène vers le bon-sens, je suis au kilomètre 4. Je n’ai plus froid, je commence même à avoir chaud. Je prends une grande respiration et retire mes mitaines, les mains glacés, question de remettre les pendules à l’heure.

Je suis essouflé, pas assez pour m’arrêter, mais juste assez pour apprécier. La machine travaille, comme la société occidentale, pas de question ici, just fucking do it. Je passe devant une patisserie du quartier Rosemont, ça sent le sucre, odeur que j’adore, même si je n’aime pas les patisseries. Me voilà sur Beaubien, je ne réalisais même pas que j’étais rendu là, je me remets sur le pilote automatique. À ce stade, je suis gelé comme une balle, dopamine ou tout autre venant du cerveau, j’ai même plus mal. Le coeur pompe le regain d’émotion, pendant que le cerveau le discrédite. Les rues s’enchainent, les unes après les autres, je reviens tranquillement vers l’est, là ou la maison se trouve.

J’ai perdu tout contact avec la réalité tellement je suis absorbé, un badtrip serait de partir en folie à ce stade, mais ce n’est pas le but. Lentement mais surement, explorer cette drôle d’addiction, pour mieux la comprendre et la maitriser. Un buzz à la fois, sans aucune limite, à prendre chaque jour!

Lentement et surement, je décèle les lumières de De Lorimier, celle qui me ramène à la maison, qui me ramène à la réalité. Mes jambes souffres, je sue énormément, mais niveau mental, je ne pourrais être ailleur. C’est cette source de réconfort qui me fait voir la lumière après ce buzz de course. Les robinets d’endorphine commencent à se faire sentir, je sens que j’arrive sur un plateau, je réduis lentement la cadence, je reprends mes esprits.

La musique tergiverse vers Café de Flore, je regarde ma montre, pour m’assurer que je ne manque pas le début de ma soirée de jeu de société. Je retrouve la réalité, comme je joins De Lorimier, j’aperçois les lumières de Villeray qui me font sentir à la maison. Ce n’est pas le moment de tout détruire, mais simplement de réduire, lentement mais surement, sans marcher, juste ralentir. Reprendre conscience, réduire la chaleur, redevenir tiède. Je ralentie, garde un rythme constant, lentement, mes pensées reviennent vers la réalité, je quitte l’état de trance que j’ai exploré au courant des dernières 25 minutes. Il fait froid, je le sens, mes jambes sont endolories.

Je reprends pleine conscience quand je vois mon appartement, je vérifie la présence de ma clef dans ma poche. J’y suis, pas trop loin, pas trop proche, juste dosé… La musique de Café de Flore continue de masser mes tympans, tandis que je ralentie les enjambés. Question de ne pas trop quitter rapidement, reprendre mes esprits vers le monde réel, j’atteins finalement la maison, après-buzz.

Je retire tout et je laisse la douche devenir chaude, très chaude, puis je réalise que le sport est finalement la meilleure addiction… We don’t do the same drugs no more.

J’ai toujours détesté le sport, principalement celui d’équipe, du plus loin que je puisse me souvenir, je préférais les cours de mathématiques à ceux de sports durant mes années d’études. Il y a eu cette drôle d’année que fût 2020, frappé par une situation hors de contrôle, j’en suis venu à me demandé s’il n’était pas possible de renouer avec le sport, d’apprendre à l’apprivoiser, lentement mais surement, sans intimidation. Je suis extrêmement jovial et extraverti dans la vie de tous les jours, avec les collègues, la famille et les amis, mais se pourrait-il que le sport trouverait probablement un meilleur terrain d’entente si ce n’était qu’avec moi-même, en solo, sans devoir m’en remettre à quiconque? Je ne pourrais dire, mais certe, de ce que je réalise, c’est qu’une partie de moi est beaucoup plus sauvage, surtout lorsque vient le temps de prendre le temps.

Il ne s’agit pas de trouver le temps, mais de prendre le temps. Le temps n’est pas tangible, nos modes de vies nous force à voir le temps comme une ressource et non comme un concept, le sport permet d’inverser le tout. Compter les kilomètres avant les heures, compter les battements cardiaques avant les minutes, réaliser les bienfaits avant de mesurer la performance.

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